REVUE DE PRESSE

Nouveauté 2008

Lucien DUROSOIR
(1878-1955)

Les trois quatuors.
Quatuor Diotima.
Alpha 125, distr. (Harmonia Mundi) 02007. Tr: 1 h 19'.

ILS ONT ÉCOUTÉ........haut de la page

Le Monde de la Musique N° 333 juillet-août 2008: Jacques Amblard




Ces quatuors, composés dans la fièvre par un élève de Charles Tournemire tout juste revenu de la Grande Guerre méritent réellement le détour. La liberté des lignes, de l'harmonie, échappe de façon étonnante aux univers français de cette période, à Debussy et Ravel autant qu'aux néoclassiques. On croirait retrouver le souffle infini de Chostakovitch, surtout quand Lucien Durosoir se fait sombre, lent et chromatique (ainsi dans l' " Adagio " du Premier Quatuor). Certains pourraient aussi entendre l'influence d'un Chausson, celui du Poème ou du Concert. Surtout on reconnaît là un maître, dès le Premier Quatuor, dans cette façon de construire des mouvements aux types d'écriture bien contrastés, comprenant notamment un scherzo vraiment original et un finale brillantissime. Le départ du Troisième Quatuor est digne de Stravinsky, son second mouvement, avec ses glissades, de Bartók et. encore de Chostakovitch. Tout cela est presque désespérant; comment se fait-il qu'on en soit. encore à ne parler, pour cette période de notre histoire, que de Ravel et des amusantes tentatives du groupe des Six? Durosoir doit absolument être redécouvert. Quand on pense qu'il s'agit là d'un premier enregistrement! Portés par ce choix excellent, les interprètes montrent force, subtilité, cohésion, sans presque jamais se laisser aller à cette mollesse rythmique des premiers défrichages. Une excellente surprise.
Jacques Amblard


Classica Répertoire N°104 juillet-août 2008 Jacques Bonnaure

Avant la parution, l'an dernier de la musique pour violon et piano de Lucien Durosoir (Alpha), je n'avais jamais rien entendu de ce compositeur révélé par la Grande Guerre, jamais enregistré et que l'on ne connaissait que par ses lettres du Front publiées en 2005. Jusqu'en 1919-il avait alors 41 ans -, ce violoniste de talent n'avait jamais composé. On peut donc avancer que ce fut la Guerre, à laquelle il a participé qui aurait ouvert brutalement les vannes de la création. A l'époque, plusieurs tendances structurent la musique française: un néoclassicisme plus ou moins académique, en perte de vitesse, un post-romantisme formaliste dominé par les derniers tenants du " franckisme ", un courant influencé par les recherches harmoniques de Claude Debussy, et enfin une jeune génération décomplexée, dont le groupe des six constitue le meilleur exemple. Lucien Durosoir ne s'inscrit dans aucune de ces tendances. Le Premier Quatuor en fa mineur (1919) se rapprocherait vaguement, d'une esthétique classique, mais avec bien de la singularité. Le Deuxième en ré mineur (1922) et le Troisième, en si mineur, plus tardif (1934) deviennent de plus en plus personnels. Dans le dernier, marqué par un certain expressionnisme peu courant dans la musique française des années 1930, la crudité du son, le jeu des couleurs, la variété rythmique, évoquent Bartók. Les trois cependant , conservent une profonde unité de langage et de style. La musique de Durosoir est en effet marquée par une très grande science formelle, notamment du point de vue contrapuntique, mais en même temps par un impact émotif immédiat. Comme dans les quatuors de Beethoven, la science la plus aboutie ne tombe jamais dans le formalisme pédant, et l'émotion la plus profonde ne s'exprime jamais dans le kitsch de l'affection. Surtout, les développement ne sont jamais ennuyeux car toujours imprévisibles. Durosoir a un sens aigu de la dramatisation du discours. Il se passe sans cesse quelque chose de neuf dans sa musique. Il n'est donc pas exagéré de considérer ces trois quatuors comme les plus réussis de leur époque.
Le quatuor Diotima, qui emprunte son nom à une œuvre de Luigi Nono (Fragmente-Stille, an Diotima) est particulièrement spécialisé en musique contemporaine. C'est probablement pour cela qu'il se montre particulièrement sensible à la précision incisive des rythmes et le remarquable travail sur les sonorités, plus qu'à un pur hédonisme sonore .Il vient de réaliser avec ces introuvables une révélation capitale.
Jacques Bonnaure

 

Bulletin de musicologie 149, septembre 2008 : Jean-Marc Warszawski

LUCIEN DUROSOIR, Quatuors à cordes. Quatuor Diotima. Disques Alpha, 2008 (ALPHA 125) - Enregistré au Centre de Rencontres La Borie.

La carrière de concertiste-virtuose, du violoniste Lucien Durosoir,s'est effondrée dans les tranchées de la Grande Guerre. Démobilisé, il abandonne l'archet au profit de la plume et du papier réglé, projetqu'il envisageait déjà dans la boue et sous la grêle de projectiles, où il eut la possibilité, dans la dernière période de la guerre, defaire de la musique et des exercices d'écriture avec André Caplet.

Ces trois quatuors respectivement composés en 1920, 1922, 1934,sonnent et touchent, ils sont dignes du " grand répertoire " comme on dit. Lucien Durosoir est habile dans le contrepoint, maîtrisel'équilibre, entre une écriture très savante, l'utilisation des possibilités instrumentales (dont il a une grande expérience), et les effets sensibles. Il est un compositeur qui entend.

Ses quatuors sont construits à partir de thèmes, de manière dite " cyclique ", c'est-à-dire qu'ils sont énoncés sous divers aspects, tout au long de l'œuvre. Cela est certainement un facteur de stabilité, qui permet plus de liberté, notamment dans une harmonie tonale en dépassement.

La musique de Lucien Durosoir, est fougueuse, impétueuse, parfois furieuse, et tendre. Elle utilise une très grande palette de moyens de variations, faisant à la fois appel à la science de l'écriture et aux ressources virtuoses propres aux instruments.

Il y a certainement une évolution entre le premier et troisième quatuor : des lignes plus amples, plus de souplesse d'écriture, une plus grande sollicitation de la virtuosité, plus d'habilité à varier.
Mais le premier quatuor me séduit plus que les deux autres, par ce qui me semble être son urgence, par plus de spontanéité, de vérité. Par l'effet des sorties de contrepoint sur des unissons, comme un projet, une parole, dramatiquement avortés ; la qualité mélodique de son thème, sa dramatisation dans le premier mouvement ; peut-être pour l'âpreté, même dans le Scherzo guilleret mais traversé d'acidité ; par le sombre et magnifique adagio torturé, traité en lignes harmoniques douloureuses, qui tentent, mais si peu, de se détendre, et la fureur initiale du Final, avec, dans l'accalmie, une curieuse citation du thème de Cinquième Symphonie de Beethoven.

Dans la mesure où Lucien Durosoir est un électron libre, qui ne suit aucune école esthétique constituée, on pourrait avoir des difficultés à apprécier cette musique, car on ne peut pas la " classer ", et l'on risque de se perdre dans des rapprochements, avec des compositeurs ou des esthétiques reconnues.

Comme Maria Szymanowska, Chopin avant Chopin, Hélène de Montgeroult et son élève Boëly, qui semblent être romantiques avant le romantisme (oule piano d'Alkan). L'histoire n'est ni juste ni injuste, mais comment une œuvre entre ou n'entre pas dans l'histoire, est certainement une grande question.

On pourrait imaginer que ces artistes, œuvrant en dehors des sentiers battus, mais bien dans leur temps, en recul du monde, en sont en fin de compte, la véritable oreille.

Jean-Marc Warszawski

Classicstoday-France : Christophe Huss
http://www.classicstodayfrance.com/review.asp?ReviewNum=2640
Référence: premières mondiales

" Pour que cet immense disque prenne sa vraie valeur, je vous suggère de baisser un peu le volume d'écoute, car la prise de son découpée au rasoir de Hugues Deschaux, nous met les oreilles dans le vif du sujet et n'élude rien des sonorités un rien agressive du Quatuor Diotima.

Les violonistes du Quatuor Diotima ne valent pas ceux des Quatuors Prazak ou Emerson. Mais les Prazak ou les Emerson n'enregistrent pas Durosoir... Or ce disque est littéralement vertigineux. Surtout au moment où il paraît... En effet, l'interprétation de la 2e Symphonie de Roussel par Stéphane Denève (Naxos) a mis le doigt sur une noirceur, une amertume post-Grande Guerre dans une certaine création musicale française, qui n'avait jamais été mise en avant à ce point. Or les Quatuors de Lucien Durosoir (1878-1955) expriment exactement cela. Ils illustrent un pan de la création musicale française, loin de l'élégance de Debussy et Ravel, qui produit des oeuvres ressemblant à un écho grave et amer de la tragédie de la guerre.

Plus encore que dans la 2e Symphonie de Roussel, on a l'impression d'entendre ici, quarante ans avant, les prémices des grandes oeuvres de Chostakovitch. Les mouvements lents des Quatuors n° 1 et 2, notamment, sont une plongée abyssale dans la noirceur du monde. On notera par exemple à quel point dans la Berceuse du Quatuor n° 2 la mélodie qu'on attend n'éclot jamais (un peu comme cet allegro qui n'arrive pas dans la Symphonie funèbre de Joseph Martin Kraus). Les flottements harmoniques, les frottements aussi, une sorte "d'incertitude du lendemain" (dans le sens où on ne peut pas deviner la phrase ou la note qui va suivre) sont les caractéristiques de ces partitions.

On le pressent à l'écoute : Durosoir est un musicien de la Grande guerre. Violoniste, il y rencontra le violoncelliste Maurice Maréchal et le compositeur André Caplet. Et c'est vrai que c'est à l'énigmatique Caplet qu'il faut le comparer. La notice propose de remarquables analyses des œuvres, qu'il serait inepte de paraphraser. Mais certaines assertions décrivent très bien en fait ce à quoi on est en droit de s'attendre et méritent d'être citées :

"La circulation des thèmes essentiels à travers plusieurs mouvements fait de ces trois quatuors des oeuvres plus ou moins résolument cycliques. La tonalité, assumée comme fondatrice, se dissout dans une abondance d'altérations qui créent des rencontres sonores inattendues et une harmonie très personnelle. Les superpositions rythmiques tendent à densifier le tissu instrumental et à brouiller la stabilité rythmique." Vous le comprenez à partir de ces données : l'univers de Durosoir est un monde instable où tout est perpétuellement remis en cause.

Ce n'est pas le chemin de la facilité auquel nous invite ce compositeur injustement méconnu. Ses compositions reposent sur une image sonore rude due à la trituration du matériau musical et à "l'indépendance dans la fusion" qu'il exige de la part de ses musiciens. Le Quatuor Diotima est à la hauteur de ces défis. Aux auditeurs, maintenant, de gravir les pentes escarpées de ce massif d'une imposante exigence. "

 

MusicalCriticism.com (Royaume Uni)
3 November 2008 by William Norris

“I am going to make an enthusiastic report to all my friends about your quartet, which I find thousands of times more interesting than everything that springs from the pens of the noisy groups of newcomers that now assails us”'
These were the words with which the acclaimed French composer and conductor André Caplet heralded Lucien Durosoir's String Quartet No. 1 in F minor (1919-20). A highly-regarded concert violinist before 1914 (he gave the French premieres of concertos by Brahms, Strauss and Gade, having studied the instrument with Joachim), Durosoir (1878-1955) dedicated the vast majority of his post-war years to composition. He lived away from Paris, and thus was relatively independent of compositional trends and developments in one of Europe's most influential musical capitals ('Les Six' were rising to prominence at around the same time in Montparnasse, crowned with their collective epithet in 1923).
This notion of individualism – vehemently presented by the composer's musicologist daughter-in-law Georgie Durosoir in her edifying booklet notes – is, essentially, the selling point of this disc. Characterised by concentrated and passionate counterpoint, taut thematic structural integrity, rhythmic ambiguity, and harmonies that oscillate between tonality and atonality, these string quartets defy any attempts at simple classification. Ravel and Bartók most readily spring to mind if one attempts this exercise, but there is also the occasional glimpse over the shoulder to Brahms and towards Shostakovich on the horizon. By the same token, one can readily hear that all three works are from the same genus, that being the inherently unique style that Durosoir cultivated.
All three quartets are in minor keys – F, D and B respectively – and whilst they all contain rays of hope and happiness within them, the overwhelming sentiments of these works can be located within the realms of anguish, anger and anxiety. The first quartet is, temporally, the most substantial of the three. One is immediately struck by the relentless, even hypnotic nature of the composer's elaborate voice-leading, particularly in the outer movements. The Scherzo is an absolute delight, with its fleeting, graceful outer sections and an intensely diabolical central episode. However, the emotional hub of this work lies in the Adagio, a deeply profound and poignant movement that simmers with gloom and despair. Here we find an example of Durosoir's cyclical approach to composition, with the cello's tender melody a mirrored augmentation of a motif heard originally in the opening Allegro moderato.
Durosoir's Second (1922) and Third (1933-34) String Quartets, though completed over a decade apart, are both more concentrated affairs. The main strength of the former, as with its predecessor, is the slow movement, an intensely despairing Berceuse. Its final bars, with a melody in harmonics accompanied by ensemble pizzicati, are especially touching. The last movement is brilliantly mysterious and restless, with the added surprise of a conclusion in the tonic major, offering a momentarily optimistic outlook. An utterly kaleidoscopic array of emotions is on display in the third quartet, which even begins with a hint at sanguinity in the Ferme et passionné first movement, despite its B-minor tonality. The fiery finale makes use of nearly the full list of timbres that string instruments have to offer (including sull ponticello, con sordino, and ricochet bowing) which, far from gimmicky, are adroitly employed to manufacture a captivating soundworld.
The Quatuor Diotima proves to be a superb proponent of this repertoire. That no single player stands out above the others is a virtue given that the composer's dense textures are formed of equally-fiendish intertwining parts. These are shaped with the utmost sense of direction, the quartet never allowing the music to become weighed down by maudlin phrasing. Indeed, the second movement of the third quartet (initially marked 'quite slow, dreamily) could, in fact, have been performed with greater tranquillity, here seeming a tad hurried. All in all, however, the ensemble plays these works with an overflowing profusion of dynamism and with innate musical insight.
Alpha's recorded sound has a palpable sense of urgency, marred only by some mysterious thuds in the background of the Third Quartet's slow movement. Overall presentation is excellent; the booklet includes not only Georgie Durosoir's commentary but also an evocative essay to accompany the Georges Lacombe painting that adorns the cover. These issues, however, are of secondary importance. What truly matters here is that these works – intriguing, impassioned, and intellectual – encourage the listener to make new 'discoveries' on every repeated hearing. It is this aspect of music that keeps us coming back for more.

Le Devoir 21-22 juin 2008 (Montréal- Canada) Christophe Huss
LA GRANDE DOULEUR DE LUCIEN DUROSOIR

Le disque nous permet de découvrir un vaste pan du répertoire classique que l'on n'entend jamais en concert. Il arrive à l'édition phonographique de sortir du placard des compositeurs qui auraient pu y rester. Mais parfois elle permet une vrai rencontre avec un créateur injustement oublié. C'est le cas du Français Lucien Durosoir (1878-1955).

C'est il y a plus d'un an déjà que mon attention a été attirée par un disque publié par l'étiquette française Alpha. Lucien Durosoir. Musique pour violon et piano. Les interprètes ? Inconnus au bataillon : Geneviève Laurenceau, violon, Lorène de Ratuld, piano. Plage un, premier mouvement d'une sonate en la mineur de 1921 : un choc d'emblée. Quatre notes qui semblent tirées du début du 15ème quatuor de Chostakovitch (1974), avec la même densité, la même profondeur. Elles viennent même hanter la dernière minute de ce mouvement, neuf minutes plus tard. Il n'y a sur ce disque qu'une sonate pour violon et piano, mais bien d'autres de pièces d'une durée de deux à neuf minutes, cinq d'entres elles formant un ensemble intitulé Aquarelle.
Guerre et oubli
Tout au long de ce CD, comportant des pièces composées entre 1921 et 1949, on se situe dans un style français qui n'a que peu à voir avec les courants dominants de la musique du début du XX è siècle dans l'Hexagone. Il y a une fêlure, une blessure, dans la musique e Lucien Durosoir, admirablement résumée dans la quatrième Aquarelle - une Berceuse de trois minutes. Et voilà que nous arrive une nouveauté : les trois Quatuors à cordes de Lucien Durosoir, toujours chez Alpha, toujours des premiers enregistrement mondiaux. Et là, toujours le même déclic, avec une musique parfois noire, parfois déchirée, qui semble anticiper Chostakovitch, surtout dans les Quatuors N°1 (1919) et N°2 (1922).
Cette révélation s'inscrit dans un contexte plus général, puis que vient de paraître chez Naxos l'interprétation de la 2è Symphonie d'Albert Roussel par Stéphane Denève, qui, pareillement met le doigt sur des accents et atmosphère denses et menaçants anticipants clairement la musique du plus grand compositeur de l'ère soviétique. Roussel a commencé la composition de sa 2è Symphonie en 1919. Il l'a achevée en 1921.
D'où la question , évidente : obnubilée par la stature de Debussy et de Ravel, avons nous négligé un élément majeur de la musique française de la fin du premier quart du XX è siècle : la musique exutoire du traumatisme de la Grande Guerre ? Peut être que si nous fréquentions davantage le sublime Quintette de Louis Vierne (1918, mais dont la souffrance intrinsèque est davantage personnelle que collective) ou les œuvres d'André Caplet aurions nous une conscience différente de cette période. Caplet, après la guerre, se tournera d'ailleurs quasi exclusivement vers la musique sacrée avec la Messe à trois voix (1919-1920) et surtout le Miroir de Jésus (1923). Il mourra en 1925.
La vie de Caplet croise celle de Lucien Durosoir….dans les tranchées de la guerre 1914-1918. A cette époque , Durosoir n'est que violoniste. La guerre représente un déchirement particulier pour cet artiste de 36 ans, germanophile convaincu, qui six mois auparavant jouait encore en Allemagne et en Autriche. Lucien Durosoir était de ceux (rares), qui interprétaient le Concerto pour violon de Brahms à Paris et la 1ère Sonate pour violon de Fauré à Vienne. Les années de guerre de Durosoir sont racontées de manière passionnantes dans les notices des disques Alpha par ses descendants Georgie et Luc. A la guerre, Lucien Durosoir se fait remarquer dans des cérémonies funéraires en jouant du violon. Le général Charles Mangin, commandant la 5è Division lui demande de fonder un groupe de musique de chambre. L'ossature sera formée de Durosoir, du grand violoncelliste Maurice Maréchal et à l'alto du sergent colombophile André Caplet. Une amitié profonde unira ces hommes. Un livre paru aux Editions Tallandier en 2005, Deux musiciens dans la Grande Guerre, évoque les destins croisés de Maurice Maréchal et Lucien Durosoir. Caplet, Durosoir et Maréchal survécurent à la grande boucherie sans avoir quitté le front.
Composer après l'apocalypse
C'est Caplet qui sera le mentor de Durosoir en composition. Il donne même en plein conflit, pendant les périodes de repos, quelques cours au violoniste, qui avait étudié le contrepoint auprès de Tournemire. Au retour de la guerre, Durosoir abandonne sa carrière de violoniste pour composer. Lorsqu'il envoie son 1er Quatuor à Caplet, celui-ci est enthousiaste " Je le trouve mille et mille fois plus intéressant que tous les produits dont nous accable le groupe tapageur des nouveaux venus ". Et André Caplet a raison : le disque des quatuors nous révéle des œuvres importantes, notamment les deux premiers quatuors, parfois proprement sublimes (1er mouvement et Adagio du 1er Quatuor, Berceuse du second….)
Difficile de faire plus éloquent et éclairant que ce remarquable commentaire du musicologue Jean Marc Warszawski :
" Certes la musique de Lucien Durosoir est singulière. On ne peut l'identifier à un courant ou à une école. Pourtant on peut en dire ce que Vladimir Jankélévitch dit de la musique de Fauré : " Elle a cette distinction, ce charme, que l'on sait inimitable, qu'on ne peut imiter sans être grossier, que le barbare ne peut s'approprier sans être ridicule, cette mystérieuse propriété à laquelle nous attribuons notre propre conversion à la paix ". C'est une musique, toujours pour citer Jankélévitch, qui apaise le tumulte passionnel, mais qui est elle-même passionnée. Elle peut être austère, déroutante, chercher à déplaire : elle n'est pas que suavité. Mais par son charme secret, elle contribue à effacer la grimace de la haine. "
Les œuvres de Durosoir sont restées méconnues parce que le compositeur s'était retiré dans une maison des Landes (Sud-Ouest de la France), fuyait le parisianisme et ne cherchait pas la notoriété. Le temps semble venu de réintégrer son nom dans le dictionnaire des grands créateurs de la musique française, mais aussi de creuser davantage encore le terreau de la création musicale de l'après Grande Guerre, qui n'a, assurément, pas révélé tous ses secrets et toute son importance.

 

AUDIOPHILE AUDITION (USA)
Published on October 25, 2008 Steven Ritter

LUCIEN DUROSOIR: String Quartets No. 1 in F-minor, No. 2 in D-minor, No. 3 in B-minor - Diotima Quartet - Alpha 125, 79:36 ***** [Distr. By Allegro]:

Lucien Durosoir (1878 - 1955) is a French composer and violinist who studied with Joachim and Hugo Heermann in Germany, and gave noted premieres of many famous violin works by equally famous composers. During WWI he was encouraged to found a string quartet that included his mentor, Andre Caplet. After 1919 he composed for the next 30 years, and while not exactly prolific, his music has a concentrated power and inherent drama that has hints of Debussy, Wagner, and mostly, Ravel, though without the streamlined classical consensus that informs most of that composer's music.

The three string quartets were composed over a 14 year period, and one can easily see the composer's development during this time, though I would concede that what we hear in the earliest of these works is present in cell form in the latest as well. These are all intensely focused pieces with a sense that no notes are wasted; everything he writes has meaning, and one comes away from these works feeling that you get your money's worth from an hour's worth of listening, with nothing superfluous thrown in to waste your time. I am not saying that these pieces inspired that same kind of immediate gratification and even love that the quartets of the above "impressionists" command; but given time and enough repeated hearings, there are lots of things to seduce your emotions and cause you to return to these pieces again and again, always finding something new each time.

The Diotima Quartet is as new to me as this composer, and they play with fire and flair, completely comfortable with the composer as with that of Beethoven. The sound that Alpha provides is wonderfully resonant, and I can't think of a better way to spend money when looking for a discovery.

-- Steven Ritter
http://www.audaud.com/article.php?ArticleID=4993

swapacd.com

James Leonard, All Music Guide

Lucien Durosoir's music is like nothing you have ever heard before. As exemplified in this revelatory Alpha disc of his three string quartets, Durosoir's music is tonal in orientation but often so chromatic it becomes functionally atonal, contrapuntal in texture with lines so free they become virtually independent, and passionate in expression with emotions so powerful they would overwhelm the music if not for the composer's complete control of his materials. Born in 1878, Durosoir had a career as first-rank violinist before the Great War took the 36 year old into the trenches. After surviving the war, Durosoir turned to composition with a passion and produced more than two dozen works in less than 20 years. Neglected by the French musical establishment during the composer's lifetime and ignored after his death in 1955, Durosoir's music has only been rediscovered due to the energetic advocacy of his son and daughter-in-law, and this is only the second disc entirely devoted to his works. Played with amazing confidence and technical assurance by the Quatuor Diotima and recorded in clear, close sound by Alpha, this disc deserves to be heard by everyone who enjoys European chamber music written between the wars. ~

http://www.swapacd.com/cd/album/6173776-lucien+durosoir+quatuors+cordes

 

DIVERDI sept. 2008 N° 173 Jean Marie Viardot
Un extemporáneo
Los cuartetos de cuerda de Lucien Durosoir por el Quatuor Diotima en ALPHA

Hace año y medio (lo comentábamos en el Boletín nº 157) Alpha editaba un precioso monográfico que redescubría la obra de creación del eminente violinista -y hasta entonces ignorado compositor-Lucien Durosoir (1878-1955). Si entonces era la obra para violín y piano el objeto de aquella publicación, ahora son sus tres cuartetos de cuerda los que, en primicia mundial, nos revela el exquisito sello francés, de nuevo en inmejorables condiciones técnicas, literarias e interpretativas. Sorprende al escuchar estas obras -de densa elaboración, refinadas texturas sonoras y minucioso encaje contrapuntístico- lo alejado que su autor se muestra de lo que entonces era norma entre los músicos franceses de la época. Ni heredero de los impresionistas, ni epígono de la escuela franckista, ni próximo a los jóvenes neoclásicos que entonces surgían con fuerza, Durosoir, alumno de Tournemire y amigo de Caplet, se muestra tan independiente y, en cierta medida, extemporáneo, como ellos. Fechadas entre 1919 y 1934, estas tres enigmáticas partituras abundan en sombrías secuencias émulas del asfixiante cromatismo de Chausson; atmósferas desoladas, casi depresivas, que harían
pensar en Shostakovich; afiladas sec uencias rítmicas (el comienzo del Cuarteto nº 3, por ejemplo) deudoras de Stravinski y sutiles efectos tímbricos (glissandos, sordinas, pizzicatos, sul ponticello) que remiten inmediatamente a su coetáneo Bartók.
Y todo ello envuelto en un manto de interioridad austera y descarnada que no deja de recordarnos al Fauré más secreto, el de sus raras veces escuchadas obras finales.
Una escritura la de Durosoir, en suma, atípica y (contra lo que pudiera creerse) original que el Cuarteto Diotima, espléndidos intérpretes del repertorio contemporáneo, traducen con absoluto conocimiento de causa, subrayando la extraña modernidad de sus componentes tímbricos y rítmicos.
Jean Marie Viardot

 

DIVERDI review septembre 2008
UN " EXTRA TEMPOREL " …
Jean Marie Viardot. (Taduction Clara Rico Osès)

Les quatuors à cordes de Lucien Durosoir, par le Quatuor Diotima chez Alpha.

Cela fait un an et demi (nous le commentions dans le Bulletin nº 157), Alpha éditait un très beau cd monographique qui redécouvrait l'œuvre de l'éminent violoniste -et jusque-là compositeur ignoré - Lucien Durosoir (1878-1955). Si à ce moment-là, l'objet de la publication était l'œuvre pour violon et piano, maintenant ce sont ses trois quatuors à cordes, que, en primeur mondiale, nous révèle l'exquise maison de disques française, une fois de plus, dans des conditions techniques, littéraires et interprétatives exceptionnelles.

On reste surpris, en écoutant ces œuvres -à l'élaboration dense, aux textures sonores raffinées, aux minutieux jeux d'emboîtement contrapuntique - de constater à quel point l'auteur se montre éloigné de tout ce qui constituait la norme parmi les compositeurs français de l'époque. Ni héritier des impressionnistes, ni épigone de l'école franckiste, ni proche des jeunes néoclassiques qui surgissaient à l'époque avec force, Lucien Durosoir, élève de Tournemire et ami de Caplet, se montre aussi indépendant et, dans une certaine mesure, aussi hors du temps qu'eux.

Datées entre 1919 et 1934, ces trois partitions énigmatiques abondent en séquences sombres, émules de l'asphyxiant chromatisme de Chausson ; atmosphères désolées, presque dépressives, qui feraient penser à Shostakovich ; séquences rythmiques agiles (le commencement du quatuor nº 3, par exemple), débitrices de Stravinski et effets timbriques subtils (glissandos, sourdines, pizzicatos, sul ponticello) qui font penser à son contemporain Bartok. Le tout enveloppé d'un manteau d'intériorité austère et décharnée qui ne cesse de nous rappeler le Fauré le plus secret, celui de ses œuvres finales rarement écoutées.

Une écriture, en somme, celle de Durosoir, atypique et (contrairement à ce qu'on aurait pu croire) originale, que le Quatuor Diotima, interprètes splendides du répertoire contemporain, traduit avec une absolue connaissance de cause, en soulignant l'étrange modernité de ses composantes timbriques et rythmiques.

 

Audiophilemelomane : T. Hervé

En publiant en 2007 un premier enregistrement des œuvres pour violon et piano de Durosoir, le label Alpha nous révélait un compositeur jusqu’ici ignoré. Déjà, cet avant-goût musical nous laissait entrevoir un potentiel d’écriture des plus fertiles. Un an plus tard, toujours chez le même courageux éditeur, la parution de ses trois quatuors à cordes – une première mondiale – ne fait que confirmer cette impression. Alors qu’il fut un violoniste virtuose entre 1900 et 1914, Lucien Durosoir fut marqué par les épreuves de la Grande Guerre : un vécu qui se ressentira ensuite dans l’ensemble de son œuvre, notamment dans celles de ce programme. C’est une musique éminemment personnelle, où l’inspiration et la lucidité sont rehaussées par un implacable pouvoir de conviction. Écrites dans la force de l’âge et sans se plier à l’esthétique et aux modes de son temps, ces pièces s’expriment dans un dialecte aux sonorités riches et travaillées, souvent graves (les mouvements lents) et incisives, traduisant précisément les dispositions psychiques de leur auteur. C’est aussi une musique dans laquelle il se passe toujours quelque chose. Dotés d’une solide expérience, les membres du Quatuor Diotima nous le rappellent dans un style distingué et très convainquant. Magnifiquement enregistrée dans un environnement de pierres et de lumière au studio du Centre Culturel de Rencontre de La Borie en Limousin, cette musique réunit tout ce qu’il faut pour éveiller la curiosité des vrais amoureux de la musique. À bien y réfléchir, elle se place dans l’ombre d’aucune autre ; l’écoute de ce disque incontournable aurait même tendance à prouver le contraire.

 

Diapason N° 560 juillet-août 2008: Jean Cabourg

YYYY
Qu'une formation baptisée sous l'égide de Nono programme à Saint- Roch, aux cotés de Stravinsky et Debussy, ce musicien indépendant rescapé des tranchées de la Première Guerre mondiale, a pu piquer la curiosité. Le contrapuntisme forcené des trois quatuors de Lucien Durosoir est de fait aussi savant que daté; en deçà des audaces de Caplet, le fidèle mentor, et plus proche d'un dernier Fauré laborieux, voire d'un Franck brouillon que de Roussel. Encore que le fait de répéter à l'envi des formules thématiques d'un mouvement à l'autre ne suffise pas à construire une partition cyclique. Le tout requiert une parfaite discipline d'exécution et des effets de ponticel/o, de sourdine, de g!issandos et de pizzicatos que les Diotima, salués pour leur premier disque d'un Diapason découverte (cf. n° 515), maîtrisent sans faillir. Se succèdent mouvements vifs assez toniques tranchant sur une berceuse ou un adagio languissants, en dépit des frottements harmoniques censés les pimenter. Le Quatuor n° 3 marie atmosphères oniriques volontiers modales et velléités fauves rehaussées ostinatos vigoureux. Trop moderne pour de l'ancien, trop ancien pour du moderne en 1932 ? Réservé en tout cas aux amateurs de curiosités, dans la lignée des sonates pour violon parues chez le même éditeur.(cf: n° 543). Jean Cabourg.


2006

Lucien DUROSOIR
(1878-1955)
Musique pour violon et piano
GENEVIEVE LAURENCEAU, violin ; LORENE DE RATULD, pian
o.

Alpha 105 Collection Ut pictura, distr. (Harmonia Mundi) Tr: 68'

 

GRAMOPHONE APRIL 2007 Ivan March

Gramophone Recommends

DUROSOIR A small but remarkable output : this Frenchman deserves greater recognition.

Lucien Durosoir (1878-1955) began his musical life as a concert violinist but his career was interrupted - and indeed ruined - by the First World War, during which he spent a considerable period as a soldier (under stress) with André Caplet, who encouraged him on his return to the civilian life to turn to composition. This recording offers his limited but remarkable output for his own instrument, for which he writes hauntingly and with total freedom. Indeed, although these works partner piano and violin perfectly, one often feels that in the melodic interplay each instrument seems to move independently. The memorable two-movement Sonata opens with pensive melancholy but is soon energetically inventive in its abundance of ideas, quixotic in its harmonic shifts and rhythmic impulses. The second movement doesn't greatly change momentum or style.
Oisillon bleu trills in a semi-delirium of ear-tickling unpredictability, while Rêve is meditative. The Nocturne is more troubled in feeling than one would expect from its title, but calm at the close. The early Légende is a brief reverie born over a rising scale, but has a short, more turbulent middle section, and the other miniatures, the rapturous Chant élégiaque and the lovely, gentle Prière à Marie are a late works full of exquisite tenderness. Then the delightfully varied Cinq Aquarelles have such instant appeal that they should find their way into the main repertoire.
The performances are very persuasive.
Geneviève Laurenceau, often playing with great delicacy, creates a lovely timbre, subtly coloured, and Lorène de Ratuld is a wholly sympathic partner. They are beautiful recorded and the balance is remarkably well managed. The recitals ends with a brief comment (in French) from the composer. A disc well worth exploring.
Durosoir is a name to reckon with. Ivan March

DIVERDI SEPTEMBRE 2007 N°157 Jean Marie Viardot

DUROSOIR :
Sonata en la menor. Oisillon bleu. Rêve. Nocturne. Légende. Cinq aquarelles. Chant élégiaque. Prière à Marie.
GENVIEVE LAURENCEAU, violin ; LORENE DE RATULD, piano.

ALPHA 105 (Diverdi). 2005. 68'.DDD
N PN

Del olvidadísimo Lucien Durosoir (1878-1955) alguno podría decir de él que en vida fue célebre como violinista y que se le recuerda por haber estrenado en Viena la Sonata en la mayor de Fauré o por ofrecer primicias parisanas de los conciertos de Gade, Strauss y Brahms. Pero eso podrían decirlo muy pocos y ese conocimiento obedece a datos puramente enciclopédicos. Ahora podemos reconocer en él a un compositor de interés cuyo rescate se impone dado que, según lo que escuchamos en este compacto, merece mucha atención. Esta primera aproximación a Durosoir consta de todas sus obras para violín y piano y de dos composiciones breves para piano.
El programa empieza con una obra tan hermosa como extraña, la Sonata en la menor, netamente romántica con algún apunte impresionista y de un curioso neoclasicismo, más evocador que otra cosa pero que termina por dar a la obra un color característico muy francés. El resto del programa consta fundamentalmente de piezas relativamente breves de marcado carácter poético y en algún caso, como en la titulada Oisillon bleu, de cierta ambición y en todo caso de impecable factura. Música muy personal, en ningún momento meramente epigonal pero tampoco un prodigio de audacia; ni conservadora ni vanguardista, y original a su manera, en una línea que entronca con las muchas personalidades aisladas que han ido salpicando la historia musical del siglo XX, compositores que, como Durosoir, ni miraban atrás ni hacia adelante, y quizá sí hacia adentro.
La escrutira violinística es admirable y denota un gran conocimiento del instrumento, pero la pianística es asimismo más que notable. Las versiones son un auténtico lujo, cargadas de sensibilidad sin ser sentimentales, y rigurosas sin ser asépticas : como la propia música de Durosoir. Un excelente disco de un compositor que merece ser más y mejor conocido.


ALPHA 105 (Diverdi). 2005. 68'.DDD
N PN


Du très oublié Lucien Durosoir (1878-1955) on pourrait dire qu'il fut, de son vivant, célèbre comme violoniste et qu'on se souvient de lui pour avoir joué pour la première fois à Vienne la Sonate en la majeur de Fauré ou pour avoir offert des premières parisiennes des concertos de Gade, Strauss et Brahms. Mais rares sont les gens qui pourraient dire cela et cette connaissance vient de données purement encyclopédiques. Maintenant, vu ce que nous pouvons écouter dans ce Cd, qui mérite toute notre attention, il faut conclure à la nécessité de recouvrer sa mémoire. Cette première approche de Durosoir inclut toutes ses œuvres pour violon et piano et deux de ses compositions brèves pour piano.
Le programme commence par une œuvre aussi belle qu'étrange, la Sonate en la mineur, nettement romantique avec quelques notes impressionnistes et d'un curieux néoclassicisme, plus évocateur qu'autre chose, mais qui finalement apporte une couleur caractéristique très française. Le reste du programme comporte principalement des pièces relativement brèves, d'un caractère poétique bien marqué, et dans certains cas, comme dans Oisillon bleu, d'une certaine ambition et en tout cas de facture impeccable. Une musique très personnelle, en aucun moment simplement épigonale, mais non plus un prodige d'audace : ni conservatrice ni d'avant-garde, originale à sa manière, dans une lignée qui se rattache aux nombreuses personnalités isolées qui ont parsemé l'histoire musicale du XXème siècle, des compositeurs qui, comme Durosoir, ne regardaient ni en arrière, ni en avant, mais en dedans.
L'écriture du violon est admirable et montre une grande connaissance de l'instrument, mais celle du piano est également plus que notable. Les interprétations sont un vrai luxe, chargées de sensibilité sans être sentimentales, et rigoureuses sans être aseptiques : comme la propre musique de Durosoir. Un disque excellent d'un compositeur qui mérite d'être plus et mieux connu.

Traduction de Clara Rico Oses


Recordsinternational.com
Août 2008 Tucson (USA)
Each month we offer dozens of new titles, many world premiere recordings, others the only available CD versions, but all of them fascinating repertoire, demanding rediscovery

You won't find Durosoir in any English-language musical encyclopedias. Prior to World War I, he was a successful and well-known violinist who performed all over Europe, introducing new French works elsewhere and new European works in France. But serving in the French Army for 55 months during and after World War I essentially broke his spirit and he was unable to continue his performing career afterwards. Moving to the desolate Landes in southwestern France (where the Germans commandeered his home during the Second World War), he began composing and did so for the rest of his life although, apparently intentionally, he published nothing. These violin/piano works date from the 1920 Aquarelles to the 1950 Chant élégiaque (in memory of Ginette Neveu). Durosoir had studied counterpoint with Tournemire and, in early 1918, struck up a friendship with Sgt. André Caplet, who encouraged his compositional activities until Caplet's own early death in 1925. Sometimes a hint of the ecstatic, visionary quality of Szymanowski (via Debussy, presumably) brightens up the 1921 sonata and the 1927 Oisillon bleu (perhaps a hint of very early Messiaen here too) but, generally speaking, Durosoir's voice is in the conservative line of Fauré. Although the music shows no overt signs of the crushing emotional effect the war had on ending his performing career, it's also fair to say that there is often a shadow over this beautiful, often evocative music. This 2006 release was not previously offered in the U.S. Geneviève Laurenceau (violin), Lorène de Ratuld (piano).

http://www.recordsinternational.com/cd.php?cd=08K003

 

 

Bulletin musicologique N°113. 20 novembre 2006.Jean-Marc Warszawski
http://www.musicologie.org/publirem/disque_durosoir.html

Ce disque constitue un premier enregistrement des œuvres pour violon et piano de Lucien Durosoir (1878-1955). C'est une musique virtuose, qui rappelle que Lucien Durosoir a été entre 1900 et 1914 un important violoniste soliste, mais qui dit aussi, qu'il est devenu après le premier conflit mondial, un compositeur maîtrisant parfaitement l'écriture musicale. Il est ce qu'on appelle chez les musiciens " un compositeur qui entend "
Sa musique est extrêmement expressive, variée et contrastée dans ses effets, tour à tour fougueuse, plaintive, cajoleuse, âpre.
Riche en idées et rebondissements, n'allant pas toujours où on l'attend, on n'aboutissant pas toujours à ce qu'elle annonce, tant pour ce qui concerne l'harmonie qui trompe souvent le caractère tonal annoncé, ou pour les traits qui prennent parfois des tournants inattendus (de l'humour?)
C'est une musique qui tient en éveil, interpelle, qui soutient l'attention.
Elle est chaleureuse, peut-être le réflexe du virtuose dictant au compositeur, la dramatisation, la multiplication, la diversification, et l'accentuation des effets, pour toucher le public.
Mais peut-être aussi une certaine retenue du sentiment, le renoncement au bavardage inutile afin d'aller à l'essentiel. C'est une musique dense et sans délayage, mais élégante.
La musique est servie par une belle interprétation, claire dans les articulations et dans le rendu sonore, qui tient certainement plus aux qualités des interprètes et des partitions, qu'au Stradivarius 1682 et Steinway 1982 (c'est agaçant, ce correctement bande-annonce).
La prise de son est soignée, dans l'acoustique réputée de La Chaux-de-Fonds.
L'édition est agrémentée par un très beau graphisme (apocalyptique) de Félix Vallotton inspiré par sa vision de la dévastation de Verdun en 1917, et une excellente présentation par Georgie Durosoir, une grande Dame de la musicologie.
Certes, la musique de Lucien Durosoir est singulière. On ne peut l'identifier à un courant ou à une école. Pourtant, on peut en dire ici ce que Vladimir Jankélévitch dit de la musique Fauré.
Elle a cette distinction, ce charme, qu'on ne peut imiter sans être grossier, que le barbare ne peut s'approprier sans être ridicule, "cette mystérieuse propriété à laquelle nous attribuons notre propre conversion à la paix ". C'est une musique, toujours pour citer Jankélévitch, qui apaise le tumulte passionnel, mais qui est elle-même passionnée. Elle peut être austère, déroutante, chercher à déplaire : elle n'est pas que suavité. Mais, par son charme secret, elle contribue à effacer la grimace de la haine. Nous, écrit Jankélévitch, à propos du génocide nazi, qui ne sommes pas morts comme les morts, mais morts comme ses vivants, c'est à dire laids, nauséabonds et cadavériques, cette musique nous délivre du souci, elle délivre l'homme méchant de sa colère, c'est la possibilité du pardon.
Le souci, le drame de Lucien Durosoir, la cassure définitive, est d'avoir combattu au plus dur du front pendant la Première Guerre mondiale. La joie, la délivrance que disent ses dernières lettres depuis les tranchées, quelques heures avant l'armistice annoncé, n'a certainement pas effacé un sentiment d'immense injustice et de l'inutilité du désastre. Les médailles, les citations, la vénération de l'héroïsme des poilus, n'étaient pas de nature à réparer l'irréversible affront fait à ces hommes transformés en chair à canon, par ceux-là mêmes qui s'arrogèrent les tout premiers honneurs de la victoire. Comment aurait-il pu travailler sereinement, comme si rien ne s'était passé, avec ceux, qui, planqués à l'arrière avaient, comme il l'écrivait, continué à travailler leur instrument, et occupé les meilleures places ? Et pour qui ?
Il y a donc peut-être dans cette musique l'urgence dont parle Jankélévitch, celle de se faire paix, celle d'ouvrir la possibilité du pardon, qui dit la douleur, la colère, qui se bat, sans jamais céder à l'appel de la déchéance, sans jamais accepter la déshumanisation et l'outrance.

Il est peut être dommage que la présentation du disque semble mettre l'épouvantable expérience en avant du musical. Mais c'est certainement essentiel.


Classica Repertoire. N° 89 Février 2007. Jacques Bonnaure


Curieuse carrière que celle de Lucien Durosoir. Avant la Grande Guerre il est connu comme violoniste concertiste. Après avoir été premier violon aux concerts Colonne, il part pour l'Allemagne où il se perfectionne auprès de Joachim. Il se produit dans toute l'Europe. La guerre va marquer un tournant dans sa vie. Les éditions Tallandier ont publié l'an dernier son émouvante correspondance du front, avec les carnets de guerre du violoncelliste Maurice Maréchal.
En 1918, au front, il avait eu l'occasion de fréquenter André Caplet qui avait complété sa formation technique de compositeur. Après la guerre, il renoncera à la scène et débutera, tardivement, une carrière bien discrète de compositeur ( ses œuvres ne seront jamais éditées jusqu'à ces dernières années). On pourrait s'attendre à une production timide ou académique. Or pas du tout. Lucien Durosoir fait preuve d'une réelle personnalité. Le présent CD regroupe des œuvres pour violon et piano composées entre 1921 et 1950. Il serait malaisé de rapprocher ces pièces des grands noms de la musique de l'entre-deux-guerres. Cette musique pourra être qualifiée de " française " à coup sûr par le raffinement harmonique et la délicatesse de l'expression. Mais elle se détourne de l'académisme d'indyste comme du néo-classicisme fréquent après 1920. On pourrait la rapprocher de tout un courant que l'on désigne faute de mieux par le terme (déjà vague) d'impressionnisme. En effet sa Sonate de 1921 semble peu soucieuse de rigueur formelle et déroule un long ruban d'impressions poétiques et de climats chatoyants, dans une harmonie tonale souvent très élargie et comme suspendue. Il en va de même pour les pièces de la même époque comme l'Oisillon bleu, Rêve ou Légende. Pourtant les préoccupations expressives ne lui sont pas étrangères. En dépit de leur titre, les Cinq Aquarelles, composées à son retour à la vie civile, dégagent une forte intensité lyrique mais sans les excès communs à certains compositeurs de sa génération. A la fin de sa vie, il composera encore une Prière à Marie et un Chant élégiaque, musique dépouillées, graves et pures qui confirment un talent que l'on aimerait connaître de manière plus approfondie.
En tout cas, pour ce premier CD monographique, Durosoir aura été magnifiquement servi par ses interprètes. Geneviève Laurenceau a le lyrisme tempéré, une sonorité allégée et élégante, très " française " aussi. Quant à Lorène de Ratuld, qui travaille en orfèvre des sonorités rares, elle prouve une fois encore qu'elle est une des jeunes pianistes qui comptent, et qui montent.

 

Les Amis de la Musique Française N° 11 1er semestre 2007. Lionel Pons

La parution récente du CD rassemblant les oeuvres pour piano et violon ainsi que quelques pièces pour piano de Lucien Durosoir nous a permis de prendre contact avec une musique pour le moins rare. Or, même si les politiques discographiques aventureuses sont de plus en plus rares, toutes les découvertes n'ont pas, loin sen faut, le même intérêt et le même impact que celles-ci. À l'évidence, le parcours de Lucien Durosoir, tard venu à la composition (ce en quoi il n'est pas une exception dans sa génération, le cas d'Albert Roussel présentant des similarités) n'est pas celui d'un dilettante doué, mais d'un artiste conscient de ses buts et de ses moyens.
La démarche du compositeur ne doit rien ni à de talentueux travaux d'école, ni au délassement d'un homme occupé. La caractéristique la plus saillante en est la nécessité, et même si le terme peut paraître incongru, il ne sen trouve pas de plus exact pour définir un art qui ignore délibérément le geste décoratif gratuit. En ce sens, la sonate Le lis pour violon et piano qui ouvre le CD est particulièrement éclairante. La fermeté du dessin architectural se double d'une particulière sûreté de trait dans les propositions thématiques. Lucien Durosoir y combine la notion de contraste, d'essence beethovénienne, qu'il se garde bien de renier, et celle plus subtile encore d'un dessein poétique lié à des émotions profondes, des élans du coeur que tout un chacun peut partager sans qu'un programme précis ne doive obligatoirement être formulé. Conçue comme celle de Florent Schmitt en deux mouvements enchaînés, cette sonate se situe également à bonne distance de l'orbe néoclassique. Lucien Durosoir ne retient de la forme sonate que ce qui correspond à sa nature profonde, à savoir le geste constructeur, mais il ne se place jamais dans une démarche de stylisation qui viendrait l'inféoder à son modèle. Ni pastiche, ni jeux de miroirs comme l'est la Symphonie en ut de Stravinsky, la Sonate "Le lis" présente la qualité d'un matériau travaillé mais dont les lignes et veines brutes sont restées intactes.
Lorsque la plume de Lucien Durosoir s'infléchit vers une potentialité descriptive, comme dans les Cinq aquarelles pour violon et piano, elle s'attache bien plus à faire entrer l'auditeur en résonance, au sens physique du terme, avec une ambiance, qu'à mobiliser des moyens musicaux pour démarquer un modèle naturel ou faire œuvre d'imagier. Le compositeur nous fait pénétrer par-delà les images, au seuil d'une dimension que les mots comme les yeux seraient insuffisants à suggérer. Là se trouve précisément ce qui fait le prix de cette musique discrète et profonde, cette capacité à faire accéder l'auditeur à cet espace intérieur qui lui échappe. Ce faisant, elle tend à réaliser cet idéal classique bien plus que tant d'ouvrages de caractère épigonal qui auront été composés durant la même période.
Sur le plan du langage, la position de Durosoir est également singulière. La notion d'échelle reste au centre de sa démarche. Mais il ne se situe ni dans l'orbe modale professée par Maurice Emmanuel, ni dans l'obédience à une stricte grammaire tonale. Durosoir base ses courbes mélodiques sur l'utilisation d'une gamme dont certains degrés se trouvent altérés (c'est-à-dire un mode), sans pour autant rechercher la couleur spécifique d'un mode comme peuvent le faire Emmanuel ou Roussel. Il conserve une notion de polarité forte, et par voie de conséquence le fort pouvoir d'appel à résolution que constitue le demi-ton supérieur ou inférieur des constituants de l'accord parfait. Le résultat est que le langage de Durosoir peut faire abstraction d'un certain nombre d'impératifs harmoniques de résolution, parce qu'ils demeurent sous-entendus et que de là découle l'équilibre du langage. S'il revêt les apparences de l'atonalité, le point de vue de Lucien Durosoir ne vise en rien à supprimer tout phénomène gravitationnel entre les différents degrés de l'échelle considérée, mais à mettre en œuvre cette gravitation d'une manière différente. Au niveau harmonique, le compositeur use de la même crudité de langage en enrichissant chaque accord parfait (lequel fait parfois l'objet, comme chez Debussy, d'enchaînements parallèles) de notes étrangères qui tout en élargissant le panel harmonique sollicité en renforcent le sens.
L'œuvre de Lucien Durosoir conjugue, et c'est une qualité rare, la plus grande rigueur avec une ouverture sur cet espace du dedans cher à Henri Michaux. On ne peut que saluer la parution du présent CD et surtout espérer qu'elle ne constitue que le prélude à une redécouverte complète, tant la richesse de la personnalité et de l'univers révélés doivent stimuler la curiosité de tout amoureux de la musique.


Lionel Pons, Marseille, Décembre 2006

 

ILS ONT LU.......haut de la page

Maurice Maréchal, Lucien Durosoir. Deux musiciens dans la Grande Guerre. Editions Tallandier, 2005, 358p. et CD.


1 /Références / Musicologie.org 2005 Compte-rendu de lecture par Jean-Marc Warszawski 10 janvier 2006

Lucien Durosoir est né en 1878. Violoniste virtuose, il mène dès les années 1900 une carrière brillante, portée particulièrement par l'Allemagne. Maurice Maréchal est un des plus grands maîtres du violoncelle du XXe siècle. Ils sont tous deux mobilisés en août 1914.
Durosoir a 36 ans, Maurice Maréchal qui en a 22, commence à peine ses tournées de concerts. Tous deux sont affectés au front qui se révélera le plus meurtrier: le Chemin des Dames, Neuville-Saint-Vaast, Haudremont, les Éparges, Verdun. Lucien Durosoir est d'abord soldat de seconde classe dans les tranchées, il sera ensuite brancardier puis colombophile. Maurice Maréchal, après avoir été estafette cycliste, sera comme il le souhaitait brancardier.
Lucien Durosoir va écrire chaque jour, parfois plusieurs fois par jour à sa mère, qui est aussi sa secrétaire et son impresario. Maurice Maréchal quant à lui tient un carnet intime. Ces documents ont été conservés et font l'objet de ce livre.
Les deux types d'écrits ne sont pas de même nature. La correspondance s'adresse à des personnes réelles, le carnet intime à des lecteurs fantasmés. La nature des deux hommes n'est pas la même non plus. Lucien Durosoir se montre posé, organisé, parfois tatillon, un peu "vieux garçon", méthodique, soucieux de raconter la réalité de la guerre, mais aussi de rassurer. Maurice Maréchal qui écrit pour ne pas être lu est plus spontané, introspectif, il cherche aussi la belle tournure et la trouve parfois.
Les deux séries de documents forment un témoignage à deux voix saisissant, au point que nous avons lu l'essentiel de ce livre en sautant d'une partie à l'autre, en suivant les dates et en regrettant que les éditeurs n'aient pas osé une telle présentation.
Bien entendu, le départ est patriotique et plein d'espoirs. Jaurès, qui anime le mouvement pacifiste, a été assassiné le 31 juillet à Paris. Le 2 août 1914, Maréchal écrit : "j'ai pris la résolution d'agir en français ! […] Si je ne me battais pas, je souillerais à jamais toutes mes heures futures. Plus de joies pures, plus d'enthousiasme, plus d'exaltation pour le Beau. Car je rougirais d'avoir tremblé pour ma vie! Pour regarder le soleil mourir sur la mer, il faut avoir osé soi-même regarder la mort en face". Le 4 Août, Lucien Durosoir, arrivant à Caen note l'enthousiasme inouï et l'entrée de l'Allemagne en Belgique neutre.
Mais le 2 août Maréchal avait aussi noté: "Je suis écoeurépar ce que je vois. Un commandant absolument abruti […] On peut trembler en voyant cela et aussi tous ces réservistes, saouls, qui se vautrent sur le trottoir en bas]. On lit la même chose dans plusieurs lettres de Lucien Durosoir alors qu'on n'est plus au moment de l'insouciance et de la certitude d'une victoire éclaire, mais en pleine horreur.
Le 22 août, Maréchal est en contact avec la vraie guerre et on sent la panique [je suis sûr d'être tué]. Durosoir monte en première ligne un peu plus tard. Mais là encore il s'agit du même récit. La grêle des projectiles, l'insupportable canonnade continue, qui joue sur les nerfs en empêche de dormir, la boue dans laquelle on patauge, les corps en bouillie, la puanteur des cadavres en putréfaction, les pertes inutiles, les paysages où les mottes de terre se mélangent aux restes humain. "Il faudrait des régiments entiers d'infirmiers et de brancardiers" écrit Durosoir le 19 juin 1915.
Ils ont aussi du mal à rendre crédible leur récit sur l'ampleur des destructions. Le 7 juin 1915, Durosoir écrit: "Ce pays de Neuville est une horreur qui dépasse tout ce que l'imagination peut enfanter: il n'est pas détruit, il est écrasé, rentré sous terre." Le 22 septembre 1914, Maréchal était à Reims. La destruction de la cathédrale par les bombardements allemands le met en rage. Sait-il que des intellectuels et des artistes ont signé une pétition pour dire leur indignation (y compris pour la destruction de la bibliothèque de Louvain) ? C'est le cas du pédagogue et compositeur Suisse Émile Jaques-Dalcroze qui se fait alors interdire en Allemagne et doit fermer son Institut de pédagogie du rythme près de Dresde.
La première impression qu'ils ont du général Mangin est la même. Le 22 septembre 1914, Maurice Maréchal "trouve a son sourire de la ressemblance avec le sourire de Voltaire : même expression (sûr de lui-même), narquois. C'est un homme ! On peut avoir confiance avec ce chef-là". Le 14 janvier 1915, il paraît à Lucien Durosoir "un type très énergique" : "il me plaît, il n'a pas l'air gaga, il sen faut…" mais le 11 septembre "Je l'ai vu de près notre cher général, eh bien, il n'y a pas à dire, il a une sale tête et n'inspire pas confiance […]"
Les lettres de Lucien Durosoir nous renseignent aussi sur le quotidien des poilus de première ligne. Le mépris dont ils se sentent l'objet de la part d'une hiérarchie lointaine. Le mauvais ravitaillement, les rations qui n'arrivent pas, la nourriture avariée, le mauvais équipement. A plusieurs reprises, il exhorte sa mère à suivre très précisément ses instructions. Peut-être, en partie trompée par la propagande, pense-t-elle qu'il exagère. Il a besoin de choses simples, efficaces, comme des bougies, car en première ligne, on vit enterré la plupart du temps. Du savon. Il veut aussi un pistolet automatique et un couteau de combat, plus pratiques dans les tranchées que le fusil et la baïonnette (il sen servira). Le 27 mai 1915 il écrit: "Le haut commandement ou même les intermédiaires du haut commandement nous considèrent un peu comme de la chair à canon, et le souci qu'ils ont, je ne dirai pas de notre bien-être, non, c'est impossible, mais seulement de l'indispensable, ne leur tourmente pas la cervelle." En février 1917 : "Ce qui est étonnant, c'est que les poilus supportent tout cela sans se révolter." En mars il écrit qu'après la guerre, il faudra s'attendre à des mouvements révolutionnaires de la part des poilus. "Le réveil sera terrible, d'autant plus que le sommeil aura été long."
On ressent aussi la coupure avec l'arrière, où les officiers mènent la grande vie à peu de frais, et où les "embusqués" peuvent continuer tranquillement leurs occupations : "il faut dire que Capet, Cortot, etc., ne sont pas mobilisés et par conséquent peuvent travailler et en même temps profiter du moment" (Durosoir 18 avril 1915). "Maréchal est profondément écoeuréde tout ce qu'il a vu à Paris […]" (Durosoir 18 janvier 1918). Lucien Durosoir prévoit même d'écrire un article dans le Monde Musical sur cette question.
Le 23 septembre 1914, Maréchal note "[…] quelques pelletées de terre sur le mort de qui on aperçoit les deux bouts de soulier sont autant d'éloquentes choses qui réclameraient bien d'avantage urgence que les articles haineux des journaux de Paris ! Saint-Saëns ressert Wagner. Quelle Bêtise ! […] Les oeuvres vraiment dignes de vivre resteront […] malgré les crimes, malgré la méchanceté, malgré les criailleries des journaliste en mal de patriotisme !].
Cela fait écho à une lettre de Jules Écorcheville (important acteur de la vie musicale) à Lionel de La Laurencie (musicologue) du 15 janvier 1915, quelques jours avant qu'il soit tué : "Ici, sur le front, nous ne partageons pas du tout le furor anti-teutonicus que la presse essaye d'inculquer au public. En contact avec l'ennemi, au courant de ses méthodes, de ses procédés, renseignés par ses prisonniers, nous voyons le pour et le contre. Nous n'excusons pas les horreurs, mais nous voyons les causes, là où on ne vous met sous les yeux que des effets.]
Les musiciens se croisent, font connaissance ou se reconnaissent. Lucien Durosoir se fait envoyer des partitions pour se "désabrutir" et se procure en mai 1915 un mauvais violon. Il peut jouer les sonates de Beethoven avec un jeune pianiste qui sert chez les Brancardiers.
C'est une attraction qui fait accourir les officiers. Cela lui vaudra d'être transféré dans le service des brancardiers. Au repos, il joue dans les services funèbres et pour les officiers. En octobre 1915, son colonel lui propose de former un quatuor à cordes. Il organise méthodiquement son affaire. Il s'adjoint entre autres André Caplet, le pianiste Henri Magne. Ils jouent chez le général Mangin en novembre 1915.
De son côté, Maurice Maréchal lit aussi des partitions, prend des cours de compositions avec Gustave Cloëz, quand ils se trouvent dans le même secteur. Début 1915 il loue un instrument et fait de la musique de chambre en trio, assure les offices religieux, joue pour les officiers. Le 29 juin 1915, il peut essayer son célèbre violoncelle, le "Poilu" fabriqué par deux menuisiers servant dans la Territoriale, Plicque et Neyen (tués au combat) à partir d'une porte et de caisses de munitions. Cet instrument pour avoir souvent été joué devant l'État-major porte les signatures de Mangin, Joffre, Gouraud, Pétain. Le 21 février Maurice Maréchal reçoit la Croix de guerre, et le 22 un ordre de transfert au QG de la 5e division où l'attendent Lucien Durosoir, Henri Magne, André Caplet et Henri Lemoine… Il manque un violoncelliste pour l'orchestre de Mangin. Ils joueront ensemble sporadiquement au gré du service et des combats.
Après la guerre Maurice Maréchal fera la carrière que l'on sait. Lucien Durosoir ne reprendra pas le violon, mais installé dans de Sud de la France se fera compositeur, peut-être dégoûté par le monde des "embusqués" de Paris.
Le livre est accompagné d'un CD audio avec trois pièces pour violoncelle et piano de Lucien Durosoir. Elles sont dédiées à Maurice Maréchal.

2 /Références / Revue de Musicologie tome. 92, 2006 n°1 Compte-rendu de lecture par Myriam Chimènes p 233-234.

Ce volume, dont la couverture est ornée d'une photo prise en 1916 et représentant Lucien Durosoir et Maurice Maréchal en uniforme rnilitaire avec au premier plan le " Poilu" (nom donné au violoncelle confectionné pour Maréchal en juin 1915 avec des morceaux de caisse de munitions), réunit deux sources inédites qui apportent en particulier des témoignages inestimables concernant les pratiques musicales de musiciens mobilisés. Qu'il s'agisse des lettres qu'adresse quotidiennement le violoniste Lucien Durosoir (1878- 1955) à sa mère ou des carnets intimes du violoncelliste Maurice Maréchal (1892-1964), la publication de ces documents, aux statuts distincts, s'inscrit dans la lignée de Paroles' de poilus publié en 1998 et révélant la vie quotidienne des combattants de la Première Guerre mondiale. Ils mettent en relief le rôle de la musique, qu'elle soit objet d'étude, de lecture ou d'interprétation, la capacité de circulation des instruments et des partitions empaquetés dans les colis envoyés par leurs familles à ces soldats-musiciens - les dernières oeuvres de Debussy sont ainsi rapidement acheminées: Maurice Maréchal et André Caplet déchiffrent la Sonate pour violoncelle et piano dès juin 1916 et Caplet et Durosoir se plongent dans la lecture des Etudes dès le mois d'août 1916 alors que des obus tombent à quelques mètres d'eux -, les programmes des concerts organisés souvent à une faible distance du front, mais aussi la réception qu'illustre en particulier le général Mangin, heureux bénéficiaire des auditions d'un quatuor dont la formation a été encouragée par un colonel mélomane. Les musiciens apparaissent comme des privilégiés, non parce qu'ils sont moins exposés - l'un comme l'autre, Durosoir et Maréchal ont côtoyé la mort -, mais parce que la musique les aide à lutter contre l'ennui, à se" dés abrutir " comme l'écrit Lucien Durosoir, parce qu'elle leur offre indéniablement une possibilité d'évasion morale et intellectuelle salutaire. Cependant, la guerre n'a pas les mêmes incidences sur 1es destinées respectives de ces deux musiciens réunis par les circonstances. Lucien Durosoir a trente-six ans et la guerre brise subitement et définitivement une brillante carrière internationale de violoniste soliste, ce qui le conduit ensuite à s'épanouir en développant une activité exclusive de compositeur. Maurice Maréchal, qui a vingt-deux ans et qui, frais primé du Conservatoire, appartient à une classe qui a enchaîné son service militaire entamé en 1912 avec sa mobilisation en 1914, poursuivra à partir de 1919 une carrière de virtuose de premier plan.
Les neuf carnets de guerre rédigés par Maurice Maréchal entre mai 1914 et novembre 1918 sont quasi intégralement publiés ici. En revanche, sur un corpus de près de 2000 lettres adressées par Lucien Durosoir à sa mère entre le 4 août 1914 et février 1919, un tiers environ est publié. Luc Durosoir, gardien de ces archives et éditeur du présent volume, précise qu'il tient l'ensemble à la disposition des historiens et musicologues intéressés. Outre un CD contenant trois oeuvres inédites pour violoncelle et piano de Lucien Durosoir dédiées à Maurice Maréchal, un cahier de photos, une chronologie, des notices biographiques et un index viennent compléter ce précieux ouvrage qui au-delà du récit de ces deux parcours singuliers, ouvre un champ à la recherche sur la vie musicale pendant la première Guerre mondiale et, plus largement, des perspectives sur la question de l'engagement des musiciens et de leur comportement en temps de guerre.


3 /Références / Républicain Lorrain / 19/02/06 A.G.

" Musiciens issus du front "


Le CD dont il est question ici ne figure pas dans le rayon des disquaires mais en librairie. Il accompagne la sortie d'un livre intitulé Deux musiciens dans la Grande Guerre (Editions Tallandier). Un livre de circonstance terrible, à quelques jours de l'anniversaire de la 90e bataille de Verdun.
Un livre de plus diront certains, mais un livre rare et saisissant qui raconte comment deux artistes, deux musiciens appelés au front, Lucien Durosoir et Maurice Maréchal, ont traversé la tourmente dans le même régiment.
Maréchal et Durosoir n'étaient pas seulement des virtuoses, avec leur âme à fleur de peau, " ils auraient pu aussi être des poètes, peintre ou écrivains " relève Jean-Pierre Guéno, directeur des éditions de Radio France et auteur d'un livre qui retint l'attention lors de sa sortie en 1998 : Paroles de Poilus. Parmi eux Maurice Maréchal, le plus grand violoncelliste de la première moitié du XXe siècle, qui dans le présent recueil mêle sa voix à celle de son ami le violoniste Lucien Durosoir pour dire avec une ironie clairvoyante et persistante son mépris des officiers qui les commandaient. D'ailleurs tous deux en veulent à la hiérarchie. " On nous parle des officiers ''supérieurs'', hélas pour une intelligence supérieure combien de médiocrités et de gens à idées arrêtées…Le Poilu paie de sa vie les fautes de vieillards cacochymes " écrit Durosoir dans des lettres à sa mère. " Ah horribles gens qui avez voulu cette guerre ! Il n'y a pas de supplices dignes de vous ! Hier derrière le mur d'une ferme, j'ai vu un réserviste du 129e , fusillé le matin même : il avait volé une poule ! " note Maréchal dans ses carnets intimes. L'un comme l'autre, les deux compagnons rêvaient de cette époque où " l'amour de la patrie ne commanderait pas l'envie de destruction des autres, mais au contraire le plein échange de toutes les sommes de beauté produites par le vie ". Leur sensibilité poétique très affirmée est ainsi parfaitement lisible, notamment dans les descriptions qu'ils donnent des visions d'aurore, de crépuscule, de printemps ; de sensations auditives aussi, telles le chant des oiseaux ; enfin de rêveries sur le passé et les bonheurs anciens. Bien après la Grande Guerre d'où ils sortirent miraculeusement vivants, les deux amis se retrouvèrent autour de la musique. Un jour Maurice Maréchal reçoit dans son courrier la partition d'une oeuvre intitulée avec une certaine ironie Divertissement pour violoncelle et piano que Lucien Durosoir lui a dédié. Composée en 1931, elle semble vouloir évacuer tous les mauvais souvenirs de ces années tragiques en affectant la légèreté, la recherche du brio, la virtuosité éblouissante, la concurrence entre les deux instruments. A.G.


4 /Références / Diapason N°538. Juillet Août 2006. François Laurent.

Les poilus musiciens
Lettres à sa mère pour l'un (en partie expurgées), carnets intimes (présentés presque sans coupures) pour l'autre : le violoniste Lucien Durosoir et le violoncelliste Maurice Maréchal témoignent de leur expérience des tranchées, chacun selon leur tempérament. Volontaire et relativement détaché (parfois hautain), le premier maquille souvent sa pensée pour rassurer et ménager le moral maternel. Mélancolique le second n'a de militaire que le nom : inquiet, désabusé, il est d'une sensibilité (romantique) et d'une sincérité autrement touchantes. L'horreur s'étale au fil des pages, les happe malgré eux, les dépouille de leurs illusions. On vit dans la puanteur, la saleté, à moitié mort de faim, de froid, à moitié mort tout court. Autour, les sifflements des obus, les râles des camarades éventrés, dont on voit un membre arraché voler dans les airs. On parle de ces salauds de Boches, mais on est heureux de jouer Bach et Beethoven. La musique est leur seule échappatoire. Durosoir est d'une lucidité parfois téméraire, sur le commandement et sur " l'arrière ". Les écrits de Maréchal, émaillés de conversation avec ses camarades (avec Caplet notamment) sont de loin les plus intéressants, les plus riches, les plus en phase avec la sensibilité d'un jeune homme d'aujourd'hui. Complémentaires, ils nous dispensent une leçon d'humanité à deux voix.


5 /Trois extraits de lettres de lecteurs à l'auteur
Charles P…..

J'achève à l'instant la lecture du livre […] en fermant ce bel ouvrage je n'ai qu'un seul regret que l'éditeur ne vous ait pas accordé les pages nécessaires à une publication in extenso de la correspondance….Pour ce qu'on peut en lire je suis très frappé par cette résistance, du corps bien sûr, mais surtout de l'esprit de l'âme. Comment au milieu de tant d'horreur conserver un peu de sérénité et de hauteur ? Et pourtant on le sent nettement, votre père semble y parvenir, au cœur des plus durs combats, il ne s'échappe pas , mais semble tenir debout, toujours miraculeusement. La musique , bien sûr, y est pour beaucoup, cette musique qu'il joue sans cesse, cette musique aussi qui sans doute il porte en lui et qui va éclore après la guerre, cette musique que j'ai eu la joie d'écouter en même temps que je lisais ses lettres […]…
Bernard S…..
J'achève la lecture de " Deux musiciens "…J'en sors " sonné ". D'entrée de jeu j'ai été énormément ému devant l'énormité des sacrifices endurés par ces pauvres hommes vivant et dormant dans la boue, la neige, la bouillie des cadavres des camarades mors. Je crois que je n'en avais jamais pris conscience avant cette lecture. Puis chemin faisant le récit de votre père m'a carrément captivé. Quelle éloquence il sait avoir tout en restent sobre, retenu, sans pose aucune ! J'ai été impressionné par la qualité de l'homme : optimisme, courage, talent, humour ! [….] Et quel cœur dans sa fidélité à cette maman à laquelle il trouve l'énergie d'écrire sous la mitraille, dans la boue jusqu'au cou, et jusque dans les moments d'extrême épuisement !
Maréchal est aussi un personnage bien attachant. Il y a chez lui du bonheur d'écriture peu ordinaires. Il a un sens fulgurant de la formule. Et quelle pénétration dans ses jugements, en particulier sur Beethoven et Debussy ! […]
Philippe F……
Comme me le disait très récemment un ami à qui je le lui avais offert : C'est passionnant ! Le connaissant un peu, j'étais quasi certain de la réponse avant même que j'en ai eu moi-même fini la lecture. Ceci dit, c'est bien court comme commentaire et c'est là que tout commence car pour en parler il faudrait reprendre et des détails individuels et se re-pencher sur d'autres questions de fond, obsessionnelles celles là, qui finalement ne feraient que reprendre les commentaires si concis de L.D. sur la tactique, les moyens, l'anéantissement de la force vive de toute une nation et ses conséquences à long terme […] Merci infiniment pour ce livre précieux d'un homme de troupe qui a voulu le rester […].